>>>>>>> D’écoute en marche L’univers de Pierre Redon est ainsi fait, entre musique des sphères et réalité ethno-sociologique, entre mémoire et présent instantané. Et c’est cet entre-deux qui a donné les formes actuelles de son travail. Image, son, musique, topographie, ethnographie, marche, écoute, observation, écologie, économie, politique et poésie, traditions culturelles et rationalité utilitaire, localisme et empathie naturaliste, ruralité et modernité, ces enjeux se nouent dans des formes variées, empruntées aux choses et aux gens rencontrés in situ. Pierre Redon construit ses propositions sans a priori formel, à partir d’une pratique ancrée dans la musique et le sonore, et, avant ou autant que celle de l’art, d’une expérience du monde. Une expérience qui commence certes dans le paysage de son enfance, du plateau des Millevaches qu’il a couru, gamin. S’il est capable aujourd’hui d’emprunter à l’occasion le rôle du sauvageon rustique, c’est par manière aussi de déjouer une posture trop identifiée de l’artiste, qu’il est assurément mais sans en endosser les obligations —celle d’une identité stable, d’une constance dans les modes de productions, de formes—, sans se draper dans un étendard théorique : c’est bien plus une rhétorique du vécu qu’il entend nourrir. Et si le local fait la matière de plusieurs de ses parcours sonores récents, c’est non tant comme une position de repli sur une préoccupation identitaire, mais comme l’échelle de perception où le spectacle du monde s’impose à chacun dans sa complexité, sa densité. À l’heure où s’écrivent ces lignes, il est loin des sous-bois de l’hiver limousin, parti se mesurer à d’autres ici, au Yemen et en Turquie, sans avoir forgé d’attente ou d’objectif en termes de forme ou de format d’œuvre ; mais avec une vigilance d’arpenteur concerné par les enjeux des conditions de vie humaines et naturelles, et une attention visuelle et sonore ; attention paysagère, marquée par la conscience environnementale fondée sur une perception personnelle bien plus que militante ou politique des préoccupations écologiques. Une perception par l’écoute. L’itinéraire de Pierre Redon est d’abord celui d’un musicien, du rock à la musique électronique et improvisée. En parallèle, le travail en collectif, en particulier l’Oreille électronique entre 1999 et 2004, est une ouverture transdisciplinaire, dont il garde l’esprit aujourd’hui dans ses pratiques. Artiste sonore, il touche aussi à l’image, par le dessin, participe à la réalisation de films, continue à composer et conçoit, depuis 2007, des Marches Sonores. Celles-ci tiennent à la fois de l’aboutissement et du commencement : aboutissement dans la manière de travailler la matière sonore à partir de la voix et de la parole, de l’atmosphère sonore en plus que de la composition musicale. Ainsi croise-t-il (ou les mixe-t-il ?) une démarche documentaire et les matériaux enregistrés, constitués tant de voix, de captations que de créations sonores. L’écriture des marches mêle ainsi travail de repérage, d’entretiens, de prélèvements, de montage, de composition, mais aussi de mise en place de dispositif d’écoute. Il y a à cela une dimension pratique, de reconnaissance et de balisage des parcours eux-mêmes, mais aussi un travail de conviction et de participation des habitants et des acteurs, institutionnels, politiques… Comme toute forme publique d’art, les marches demandent en effet une inscription sociale, part intégrante de la démarche. La mise en œuvre comme la mise à disposition publique demande que les marches soient inscrites dans le territoire, topographiquement comme humainement. Dans les Vosges, sur le plateau de Millevaches, à Saint Ouen l’Aumône, le rendez-vous est donné ici à la Maison d’accueil, là à l’Office du tourisme, ou dans un centre d’art, pour se mettre en marche. La marche a acquis sa place au nombre des pratiques non spécifiques de l’art, attitude-forme qui de dérive en trajet, en milieu urbain ou « naturel », impose sa temporalité, sa disponibilité. Pour deux, trois ou quatre heures, Pierre Redon propose un itinéraire sur une carte qu’il conçoit de manière à marquer étapes et rendez-vous, selon une cartographie dynamique et symbolique. Des rendez-vous avec soi-même, puisqu’équipé d’un lecteur portable, la dizaine, la douzaine de moments enregistrés sont à disposition, au gré de points de rendez-vous balisés, à écouter selon les cas à l’arrêt ou en mouvement. Dès lors, jouant de cette subjectivation banale du sonore qu’ont produit les baladeurs, l’environnement sonore du marcheur se dédouble. Aux sensations directes, au mouvement de la marche, à l’attention portée à l’itinéraire, à l’assurance de ses pas, à l’observation des signes et éléments environnants comme à ceux du corps en marche, —souffle, rythme, échauffement, effort (même s’il n’est jamais sportif), fatigue, à l’énergie de l’allant— s’ajoute la présence sonore parfois indistincte de la situation présente, parfois venue de l’enregistrement. Les voix, les nappes électroniques aux couleurs à la fois atmosphériques et musicales produisent une perception aiguisée de l’instant, faite de la superposition de la présence à soi-même et de partage d’un ailleurs immédiat et distant à la fois. Les voix-off des témoins, habitants, acteurs et actifs, apportent l’épaisseur de l’histoire —leur mémoire, parfois nostalgique— autant que des informations sur les pratiques locales, en matière d’élevage, de cueillette, de flore, de traditions ou d’expérimentations, ou encore de mémoire sociale, industrielle et urbaine. Se mêlant au présent du marcheur, pendant environ un tiers de la durée des parcours, chacune des pièces sonores de Pierre Redon produit une manière de réalité augmentée, de démultiplication de perception sans démonstration technologique, au plus près d’un état de conscience densifié, d’une expérience personnelle, sans l’autorité du précepte ou du mot d’ordre. La notion de paysage sonore, telle qu’elle a pu être dessinée par un Murray Shafer et telle surtout qu’elle est aujourd’hui portée au travers entre autres, de penseurs, d’écrivains, d’artistes (mais aussi rajouterait Pierre Redon de citoyens ordinaires dans leurs modes de vie, leurs pratiques) se dessine ici au gré de ces marches sous une forme directe : les dimensions esthétiques, didactiques, critiques se mêlent à celles patrimoniales et parfois traditionnelles des discours croisés, parlés, musicaux, dans une forme ouverte, qui n’a pas fini de s’élargir puisque les parcours sont en passe de prendre d’autres dimensions, avec par exemple un projet à l’échelle du cours de la Loire.
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